Vitre cassée

L’économie et la philosophie sont deux disciplines très proches. Il faut les pratiquer avec modestie car elles sont toutes les deux très ambitieuses. Elles veulent s’appuyer sur toute la connaissance humaine pour la rendre intelligible et lui donner du sens, sans tomber dans le scientisme. L’exercice est vraiment compliqué. Alors souvent, elles se retrouvent sur un île déserte pour tenter de faire passer des concepts abstraits : c’est l’histoire d’un gars qui arrive avec un lingot d’or sur une île où tout le monde vivait heureux etc.. Certains économistes écoutent ces histoires avec dédain et les appellent des « robinsonnades ».
Tout le monde peut écrire une robinsonnade. Il y aussi des histoires de vitrier. Quand j’étais petit, avant internet, il y avait un vitrier qui passait chaque mois dans la rue de Petits Champs à Paris, portant un paquet de vitres sur son dos, en criant « vitriiiiiier ! ».
Vitrier
photo: Willy Ronis
Les vitriers ont inspiré Frédéric Bastiat au 19e siècle. Bastiat était un iconoclaste génial qui se frittait avec Joseph Proudhon dans la Voix du Peuple (c’était l’époque où il y avait encore des journaux). Pourtant ils étaient très proches dans leur volonté de combattre les structures de pouvoir obsolètes : ils avaient compris qu’elles se maintenaient grâce au sophismes et aux mensonges dont la révélation devait être évitée à tout prix. Avec la généralisation de l’accès à internet, ça craque de partout : ils vont enfin avoir gain de cause.
Bastiat-Proudhon
Frédéric Bastiat – Joseph Proudhon
En tant qu’économiste, Bastiat a su reconnaître le caractère subjectif de toute valeur : si la valeur s’appuie sur l’utilité marginale et la rareté, ce qui m’est utile n’est pas forcément utile à mon voisin, ce qui est rare ici et maintenant ne le sera peut être pas ailleurs et ni demain. On a donc affaire à un humaniste plutôt qu’un collectiviste. A l’inverse, la notion de valeur travail, héritée d’Aristote, relevait d’une vision préindustrielle de l’économie où la quantité de travail à fournir serait la mesure de la valeur d’échange. L’humaniste l’emporte toujours sur le pessimiste dans la durée, le plus célèbre pessimiste de l’histoire restant Marx, qui a force de se focaliser sur le travail non qualifié n’a pas su intégrer l’importance du progrès technologique et de la création de la classe moyenne qui l’accompagne.
Bastiat au contraire s’est intéressé à ce qu’on ne voit pas, même à travers une vitre : il a dénoncé le sophisme de la vitre cassée qui consiste à prétendre que le bris d’une vitre dans une maison ne nuit pas à l’économie puisqu’il profite au vitrier. Ce sophisme a tué puisqu’il a été utilisé pour justifier l’illusion du bénéfice économique des guerres. Le problème révélé par Bastiat est que la monnaie utilisée pour réparer la vitre aurait pu être utilisée par celui qui habite la maison pour acheter des chaussures alors que, une fois la vitre réparée, la maison est juste remise en état. Sans le bris de vitre, l’habitant aurait eu des chaussures neuves et une vitre intacte. La réalité ne se limite pas à ce qui est perçu.
Ce sophisme est à l’origine du concept industriel d’obsolescence programmée qui fonde la « mécroissance » que nous vivons. Dans une économie de cartel, où les prix n’intègrent pas l’empreinte environnementale de la production, il est possible de nous faire croire (merci TF1) que nous avons besoin de changer de téléviseur ou de voiture tous les 4 ans alors que ces produits peuvent durer plus de 10 ans : la manipulation repose sur le concept de déprogrammation mentale opérée par les médias pour entretenir le sentiment d’obsolescence matérielle au détriment d’un sentiment humain d’existence, ce sentiment d’existence qui définit la liberté selon Jean-Jacques Rousseau.
Un autre sophisme, que je dénonce mais que Bastiat aurait dénoncé, est celui de la raison de la majorité. Il prétend que si la France ne représente que 1% de la population mondiale, elle ne peut avoir d’influence dans le monde (sophisme répandu par des « économistes » autoproclamés et adoubés par le système). Ainsi, la cité d’Athènes (Socrate, Platon, Aristote, etc) qui ne représentait que 1% de la population mondiale de l’époque, continue de nous influencer, alors que Sparte, cité guerrière, n’a pas laissé de trace.